Par Daphlanote
Publié dans : Nouvelle
Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 09:54

[Rue Grise, immeuble deux, appartement 63, terrasse.]


Voir. Souvenirs d’un marasme inquiétant de timidité :


Les mains croisées sur les genoux, j’observe.


J’aimerais Ombre raser les murs, éviter la vedette qui, sous la lumière d’un réverbère, se tortille et se déhanche, inconsciente.

Le théâtre du choquant s’offusque des bien-pensants. Les couleurs criardes d’un décolleté, le jeans troué d’une jupe trop courte. Le pantalon, moulant, taillé en short, au-dessous des fesses.

Les paillettes miroitantes. La solitude.

Ses pieds se posent en cadence sur le sol, une musique entêtante et inconnue dans les oreilles. Elle bat la mesure. Son bassin ondule et encore. Les ombres s’étendent, de façon passagère. Ces petits chocs. Ambiance.


Je résume. Nous sommes…

Dans une ruelle sombre - cent mètres de pavés déchaussés. L’éclairage public, concentré en un seul point : la lampe, branlante et figure de tour de Pise.

Elle, sur la piste de danse imaginaire, pressée contre les corps transpirants. Ses cheveux lâches, rejetés autour d’elle par un brusque mouvement de tête. Ses mains au-dessus de la tête.

Elle est folle.


Je suis perchée au sommet du monde. Le toit le plus haut de ce quartier ; désespérément isolée.


Mon personnage en scène. La nuit a déjà bouffé mes espoirs. Le glauque et l’esprit sont cousins, quelque part.

Des percussions s’effacent devant les coups tonnants de la batterie. Les lumières au loin clignotent. Dans cette rue, l’eau s’écoule au goutte-à-goutte le long d’un tuyau crénelé et peint d’un vert terne. Un chat errant bouscule un empilement de cannettes et amorce la mélodie.

Je vais d’avant en arrière, comme pour suivre cette musique dans mon crâne. J’imagine les lampes donnant sur la rue : ce ne sont que des illuminations. Du haut de cette tour, je vois la scène, comme la piste, les corps - des rats - se touchant et dansant à en perdre haleine, épuisant jusqu’au dernier souffle d’amusement. Des filles dénudées remuent les épaules et balancent leur corps. Influence.


L’envie ligote mes sens. Au propre et au figuré. Je suis poupée de sucre, perchée sur les ombres de la lune. Des nuages me cachent parfois les lumières du monde. Mes mains brassent l’espace comme un tourbillon paisible, incarnation de mes vouloirs pluriels.

N’empêche.

La roue de tourner. Comme mes paumes sur le toit rocailleux de ma prison. Je les écorche à coups de rêves et de passions absentes.

Mon corps emprisonné de médical, accidenté incurable. Je mourrai sous peu, pas de maladie. Peut-être un faux pas ou, devrais-je dire, un « faux tour de roue ».


Je fonds. Petit à petit, les afflux de chaleur liquéfient ma volonté. Paresser. Le monde est trop clément. Je veux avoir mal. Ressentir et puis. Vivre.


Elle.

Le reste de ses pleurs dilués dans l’alcool ; l’oubli à portée de gorge.

Seule ou en attente, impatience angoissée : « S’il m’oubliait ? »

Bientôt, elle fera quelques pas, légèrement de guingois, comme une femme perdue.

Bientôt, elle croisera les mains sur son torse, le débardeur blanc imprime les dentelles posées sur sa peau. Priant, pestant contre l’eau.

Mais la fille attend toujours. Elle rêve le possible. Revient, chaque week-end à la même heure. Parfois, la lumière d’un phare ou le crissement de pneus la fait sursauter.

Souvent, je ne la vois pas, en fait. Même si je sais que ça fait deux mois.


La première fois, elle était sur le trottoir, une voiture garée devant elle, la portière passagère entrouverte. Elle parlait vite, un peu agressive. Une autre voix l’interrompait de temps à autre. Je ne me souviens plus des mots.

Puis, elle s’est mise à crier, relevant la tête et redressant le corps. Elle a attrapé le montant de la portière de sa main droite et l’a claquée avec force. Le conducteur a baissé la vitre et a tenté quelques mots. Elle lui a tourné le dos.


À la fin, cette fois-là, il y a le silence - à peine troublé par un léger bruit de moteur. Et juste après, le véhicule s’est éloigné - doucement d’abord, puis de plus en plus vite - pour s’effacer au coin de la rue.

Là, elle a pris sa tête entre ses deux paumes, ses doigts lui masquant les yeux. Et elle a pleuré. Pas longtemps d’ailleurs. Elle a sorti son portable.

Le téléphone a sonné chez moi. Le répondeur s’est enclenché. « Bonjour. Vous êtes bien chez… ». Je n’ai pas répondu. Elle a dit « Je rentre » et elle a marché.

Je l’ai vue disparaître, la démarche un peu hagarde. Elle ressentait et exhalait la peine.


Elle n’est pas rentrée, pas tout de suite. Je l’ai vu débarquer au petit matin, accompagnée - portée - par un ami, rencontré par hasard. Je l’ai laissé sur le seuil, lui. Il m’a regardé d’un drôle d’air. C’était comme si, en plus d’être paralysée des deux jambes, j’étais devenue folle, violente et perverse.

Aujourd’hui, quand j’y pense, j’ai un peu mal. Avant mon accident, il était aimable, toujours un sourire.

Mais peut-être suis-je devenue acariâtre. Mais ne suis-je pas simplement devenue plus lucide ?

J’imagine l’écriteau catastrophe : « Mesdames, messieurs, le cliché est dans la place ». Et c’est vrai. J’avais mal devant son regard, je regrette. La révolte est un poison.

Et ma sœur, ivre. Elle s’appuyait sur les murs pour ne pas tomber, avançait pas à pas, les genoux flageolants. Je n’aurais pas su l’aider. Alors, je la regardais avec un sourire amer, ricanant doucement.


C’est comme ça, chaque jour. Moi, enfermée entre ses parois de verre ; même pas envie de prendre l’ascenseur. Je n’ai plus jamais voulu m’exposer au monde.


Le lendemain, elle était devenue laide. Le teint quasiment vert, le gloss et le mascara avaient coulé sur son visage. Elle s’est mise devant moi, encore un peu tremblante. Elle a levé la main, l’a abaissée sur ma joue. Une fois… Deux fois. Fort. Elle a dit « Mais quelle conne ».

J’ai voulu pleurer. J’ai pleuré. Elle s’est détournée et a fini sa journée comme d’habitude : en dessous du réverbère branlant de la rue Grise.


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